1

Aurons vu tous les jours passer le sang des forêts, déjà figé, éteint, collant comme celui des hommes et la boue sur la piste de nous, traversant le village, la nuit aussi en qui nous sommes. Les jours quand passe le sang ne sont que temps en elle qu’elle libère par le bas de son ventre, la nuit est toujours grosse de ce temps-là et régulière, elle aussi se vide de son sang, avec le sang de la forêt nous voyons passer le sang de la nuit au bord d’une cicatrice couleur de terre qui ne se referme jamais, toujours ouverte et luisante comme une chair blessée qui lutte à se refaire, le jour aussi quand il a plu longtemps et qu’elle se démange parce que les porteurs sont bloqués aux barrières de pluie. La forêt tout entière a des plaies sur le dos et nous vivons en elles, dans les escarres de la forêt sommes des germes se nourrissant de ses croûtes et des suppurations, de sa blessure ouverte et parfois de son sang, non de celui qui passe et qu’ils portent à la mer, mais celui qu’elle veut bien. Autrefois ils ont dit de quitter la nuit pour être au bord de la cicatrice et dénombrer combien, mesurer sans repentir ce qu’ils pourraient vider durant cinquante ans du sang d’elle, nous dans leur temps qui n’est pas celui de la nuit, de sa grossesse, mais ce que d’heures on peut compter afin que roulent jusqu’à, devant, quatre-vingt-deux porteurs au moins de son sang. Avons laissé les clairières qui sont le sexe doux des femmes entre ses jambes pour le serpent long d’une plaie, pour les bords de la cicatrice où debout dans le jour malgré tout naissant d’elle regardons passer le sang et sommes là, figés, lents, presque éteints et les yeux gonflés de veinules rompues que le sommeil n’a pas séchées, avec cet éclat de fer, cette brillance de couteau, de lance au milieu qui nous vient d’avant, quand nous étions des peuples obscurs, là au bord d’elle et son ennui. Le long de la plaie dans nos yeux jaunissants voyons le sang nombreux qui passe.

2

Non tout à fait sur le liseré des cases, mais en retrait comme sur un front près de la racine des cheveux, à l'abri des rouleaux de poussière, pas sur le quai trop à flanc de passage au bord de la plaie, d'un bout de clairière je vois la ligne de l’autre côté, identique, un rideau de troncs, de feuillages, ajouré par endroits, seul horizon à regarder, de ma trouée vis dans l'incision que j’ai faite et dans l’indécision d’être là ou de ne pas y être, entre des fiches, la lèpre et les crachats, pourrais être ailleurs aussi bien dans l’indifférence coutumière, pourrir et que ça ne leur fasse rien, car là n'est pas plus ou moins qu'ailleurs n'importe où, le ciel il en reste peu, etc. Il y a des trous sombres semblables à des linges pendus aux fenêtres des villes sales, qui tombent en chiffons miteux, des trous dans la face verte du rideau, avec des lianes queue-de-cochon, des passiflores, des qui n'ont pas de nom, tout un attirail botanique portant au désœuvrement, à la fornication, parce qu'on est rivé à la ligne qui longe la plaie, à la plaie qui la ronge, fixé à la cicatrice, toutes deux allant devant où l'on ne sait. Ils ont dit de laisser les bois, les orées, pour n'être plus entre ces lignes des sauvages, des pygmées, entre ces deux lignes qui vont à l'inverse de nous autrefois s'enfonçant sous les poussées guerrières dans la nuit verte, elles à la mer d'où part le sang sur des bateaux.

3

Je reste bras croisés, debout, sous les bananiers de Paradis, tendant l'oreille à la sève, aux fibres, aux cordages, au gluant du tronc, là dans l'échancrure de ma ligne, dans mon retrait, le vide de mon retrait, la découpure de mon rien, l'obscur du temps, comme si soixante-mille ans et plus n'avaient pas d'avenir, on reste sans rien faire à regarder passer en bord de plaie les femmes sous le faix, les hommes nonchalants, les enfants au retour de soukoul, le sang de la forêt, les yeux rougis de poussière, les cheveux en savane inondée de lumière, là jusqu'à tombée de la nuit-couteau, vide, heureux de ne pas penser, seulement de voir passer avec indifférence tout ce qu'elle engloutit, ce qui retourne en elle, qui s'engouffre, elle nous plonge, ah ce moment si doux de joie et de tristesse, l'instant de suspension où elle nous trempe, où l'on s'enfonce. C'est horizontal le jour, ça porte le regard à des corps chimériques, animés mais si loin de soi, des corps qu'on n'aura pas pour la violence ou le plaisir, ça conduit à l'hyperchromie des fantasmes, aux céphalées, à des sortes de gonflements d'organes, c'est humain le jour tandis que la nuit. Être là, bras croisés ou assis devant, à se glisser intérieurement entre les couches de chaleur et profiter d'un peu de vent, sans penser, voir déjà les feuilles qui tombent, celles du manguier dans la cour faire leur petit bruit sec, un nid déserté de gendarme roulant au milieu d'elles, écouter le pilon d'appel et le ciel prendre teinte d'acier, on l'aura bientôt sur le front l'éclat de verre, la saison de détresse et d'ennui, la fin des alizés, ça sent les dernières pluies, les plus cruelles à fondre la terre des maisons.